Georges Rouault

(1871-1958)

 

Georges Rouault naît le 27 mai 1871 à la fin de la semaine sanglante de la Commune de Paris.

Il apprend le métier de peintre-verrier en 1885 chez Tamoni. A partir de l’été, il suit en plus les cours du soir de l’École des arts décoratifs. L’année suivante il entre chez le restaurateur de vitraux Hirsch. Reçu au concours d’entrée de l’École des Beaux-Arts en 1890, il intègre début décembre l’atelier du peintre Elie Delaunay. A la mort de celui-ci, dans les premiers jours de septembre 1891, son ami le peintre Gustave Moreau lui succède – les autres chefs d’atelier de peinture à l’époque sont Léon Bonnat et Jean-Léon Gérôme. Une relation très forte se noue entre Gustave Moreau et le jeune Rouault qui en juillet 1894, reçoit le prix Chenavard pour L’Enfant Jésus parmi les docteurs, 1894 (musée Unterlinden, Colmar). Ses condisciples dans l’atelier de Gustave Moreau, creuset de la peinture fauve, sont Albert Marquet, Henri Matisse, Henri Manguin, Henri Evenepoël. Le critique Roger-Marx soutient ce « foyer de révolte allumé dans le sanctuaire officiel. »[1]

Élève préféré de Gustave Moreau, Rouault l’assiste dans les préparatifs de son futur musée situé 14 rue de La Rochefoucauld dans le neuvième arrondissement ; non loin de la galerie d’Ambroise Vollard alors située, rue Laffitte, où Rouault découvre des œuvres de Paul Cézanne et de Paul Gauguin. Rouault est l’un des rares à avoir vu les œuvres de Moreau de son vivant. Les autres élèves n’avaient pas accès au domicile-atelier du maître, hormis à l’occasion de rendez-vous exceptionnels. Gustave Moreau avait « le souci constant de respecter notre petite personnalité. »[2] Le père du symbolisme meurt le 18 avril 1898. Il lègue son hôtel particulier rue de La Rochefoucauld à l’État à la condition que ses œuvres y soient conservées. Après l’acceptation du legs par l’État, le musée ouvre en 1903. Rouault en est nommé conservateur. Au cours de la même période il participe aux réunions menant à la création du Salon d’Automne.

 

composition onirique, très colorée, à la frontière entre l'abstrait et le figuratif. Divers éléments semblent voler sur la feuille, plusieurs tâches de couleur viennent remplir l'espace

Nomades au cheval étique, 1910, monotype ©ADAGP, Paris, 2024.

À la mort de Gustave Moreau, Rouault qui lui était très attaché traverse une crise morale et esthétique profonde. Il éprouve la nécessité d’écrire et il se tourne vers la spiritualité. En 1901, il séjourne plus de six mois (avril-octobre) à Smarves, près de Ligugé, avec Antonin Bourbon de l’atelier Moreau et l’écrivain Joris-Karl Huysmans qui s’y est aussi retiré. Ils mènent une vie précaire, suivent les offices à l’abbaye bénédictine Saint-Martin de Ligugé. Les quelques quinze années suivantes constituent une période de révolte. A travers des motifs récurrents, Rouault exprime sa douleur face à la déchéance humaine. Les scènes de cirque, qui constituent l’un des grands thèmes de la modernité artistique depuis la fin du XIXe siècle apparaissent dans l’œuvre de Rouault vers 1903. Les Deux saltimbanques de Pablo Picasso datent de 1901 (musée d’État des Beaux-Arts, Pouchkine, Moscou, ancienne collection Morozov). Les sujets circassiens se retrouvent également chez Raoul Dufy, Marc Chagall, Fernand Léger, Henri Matisse, etc. Figure emblématique du cirque, le clown incarne pour Rouault la dualité de la condition humaine. Sous des dehors de parade, il affiche la douleur de l’âme. « J’ai le défaut (défaut peut-être … en tout cas c’est pour moi un abîme de souffrance …) de ne laisser jamais à personne son habit pailleté, fut-il roi ou empereur, l’homme que j’ai devant moi, c’est son âme que je veux voir ».[3] Parallèlement, il met progressivement en place une iconographie de Filles, et d’autres « types » exprimant sa vision tragique de la condition humaine.

 

En mars 1904, Rouault fait la connaissance de Léon Bloy, critique littéraire, romancier, proche de Jules Barbey d’Aurevilly, d’Auguste de Villiers de l’Isle-Adam. Sa démarche s’articule autour de la notion d’exégèse rapportée au réel. Bloy dénonce avec virulence le bourgeois de la société moderne. « Barbey le comparait à une gargouille de cathédrale qui déverse les eaux du ciel sur les bons et les méchants. »[4] En novembre, Rouault participe au tout jeune Salon d’automne, avec des Clowns, des Filles, des Acrobates et des Paysages. Ces œuvres rencontrent des réactions assez négatives de la part de Léon Bloy notamment qui n’adhère pas à son esthétique. Cette année-là le Salon présente des œuvres de Paul Cézanne et de Pierre-Auguste Renoir qui ont un fort impact sur les jeunes artistes.

L’année suivante Rouault expose au Salon des Indépendants des scènes de Cirque et des Filles. La critique souligne sa noirceur, son pessimisme, son lyrisme sombre, son âme douloureuse[5]. En juin, par l’intermédiaire de Léon Bloy, il fait la connaissance de Jacques et Raïssa Maritain avec lesquels il se lie d’une amitié profonde et durable. Rouault trouve chez le couple une compréhension juste et totale de sa manière. Au devenu célèbre Salon d’Automne de 1905 les œuvres de Rouault, Pitres, Forains, Cabotins, côtoient celles d’Henri Matisse, André Derain, Jean Puy, Louis Valtat, Henri Manguin dans la célèbre salle VII, qualifiée de « cage aux fauves » par Louis Vauxcelles. La peinture de Rouault gagne peu à peu la reconnaissance de la critique. En février 1906 il expose chez Berthe Weil, 25 rue Victor-Massé, des Saltimbanques, des Filles et de petits Paysages. Il continue de participer régulièrement au Salon des Indépendants et au Salon d’Automne avec les mêmes sujets.  Il assiste en 1907 à des audiences au Tribunal. Il en conçoit ses premières peintures de Juges, d’Accusés et de Condamnés.

Entre 1905 et 1907, sous l’impulsion d’Ambroise Vollard, les principaux peintres nabis et fauves s’essaient à la décoration de céramiques dans l’atelier du céramiste André Metthey situé à Asnières-sur-Seine. Cette démarche, d’une ampleur inédite, parallèle à celle de l’illustration de livres, autre domaine investi avec passion par Vollard, traduit l’intérêt croissant des peintres pour les arts décoratifs, marquant un effacement progressif de la hiérarchie entre les arts. Rouault fait la connaissance de Vollard en 1907 dans l’atelier du céramiste. Dans une lettre du 3 juillet, la première de leurs échanges épistolaires, Vollard lui propose une commande de céramiques « en exclusivité » (Archives Georges Rouault). L’artiste accepte. Une centaine de céramiques dont celles de Rouault, mais aussi des nabis et des fauves réalisées dans l’atelier d’André Metthey sont présentées au Salon d’Automne quelques mois plus tard.

Il expose régulièrement aux mêmes salons et dans quelques galeries. La galerie Druet, 20 rue Royale, lui offre sa première exposition personnelle en février-mars 1910 (121 peintures, 8 dessins, 53 céramiques). Il participe de plus en plus à des expositions collectives en France et à l’étranger. Au cours des années 1910, l’œuvre de Rouault amorce un nouveau départ. Il peint davantage à l’huile. Ses scènes de tribunal changent. Le condamné et l’accusé font place à des figures de juges caricaturaux. Les pauvres gens et les errants occupent de plus en plus de place. Rouault fait la connaissance en 1911 d’André Suarès collaborateur régulier de la N.R.F. En juillet sa première lettre à l’écrivain marque le début d’une longue correspondance entre les deux hommes comptant plus de 260 lettres. « Je porte en moi un fond de douleur et de mélancolie infinie que la vie n’a fait que développer et dont mon art de peintre, si Dieu m’exauce, ne sera que l’expression bien imparfaite et l’épanouissement. »[6] Rouault participe aux salons. La galerie Druet lui consacre une nouvelle exposition en décembre (45 toiles, 11 monochromes, des céramiques) – la critique est partagée – ; suivie d’une autre encore en janvier 1912 (céramiques, peintures, dessins et aquarelles réunis en album).

 

En juin, Rouault emménage à Versailles avec sa famille. La mort de son père très peu de temps après engendre la création du Miserere. Toute l’année il en compose des dessins à l’encre de Chine dans un cahier d’écolier. Dans Gil Blas, Rouault publie « Sur le métier de peindre », témoignage de sa recherche primordiale sur la matière voulant faire de la peinture comme « une fresque solide, d’un beau mat, profond, puissant, et très coloré si c’est nécessaire. »[7]

Si l’univers des Juges compte toujours parmi ses sujets de prédilection, les Clowns acquièrent une importance nouvelle : image traditionnelle de l’artiste et du poète depuis Baudelaire (« Le Vieux saltimbanque », Le Spleen, 1869) le clown, héros et victime, devient chez Rouault une sorte de double du Christ, son équivalent profane aux prises avec l’existence réelle, et par là un symbole de la condition humaine tout entière. Rouault s’ouvre de plus en plus à Suarès. « Je crois avoir une matière, une matière à quoi bon chercher un qualificatif, une vraie matière. […] Mes essais de différents états de gravures en couleurs, là aussi je cherche une matière. »[8] Dans Soliloques, il confie à ce propos, Gustave Moreau « pressentait que la matière m’était nécessaire, mais je ne m’en rendais pas moi-même très bien compte. »[9] Fin 1913, Rouault d’ordinaire assez insatisfait est plutôt confiant dans son travail en peinture. « J’ai enfin peut-être une matière qui convient à mes besoins, et une matière de peinture à l’huile, ni brillante, ni éclatante comme l’émail, ni trop mate comme la fresque mais sobre et grave. »[10] Il estime être dans la bonne voie[11]. La même année, débutent les négociations autour de l’achat par Vollard de l’atelier du peintre. Après la déclaration de guerre, Rouault part avec sa famille à Saint-Efflam près de Plestin-les-Grèves dans les Côtes-du-Nord. Il laisse ses œuvres à Versailles. En octobre il se trouve près de Saint-Malo-de-la-Lande dans La Manche. Le contexte tragique de la guerre redouble son inspiration dans la réalisation du Miserere. En peinture, la guerre le conduit à se concentrer sur la figure du Christ.

Les Amoureux en vert, Chagall, 1916-1917

                          Étude Miserere, 1922, Héliogravure et gouache sur papier ©ADAGP, Paris, 2024.

Après le refus de Jean-Louis Forain et celui d’André Derain, Ambroise Vollard propose à Rouault d’illustrer « ses » Réincarnations du Père Ubu ; texte qu’il a en effet lui-même écrit d’après Alfred Jarry. Vollard était passionné par l’édition de luxe. Rouault y met deux conditions : la publication par Vollard du Miserere et de pouvoir dans le même temps continuer son travail en peinture. En 1917 au terme de longues négociations, Vollard lui achète « son atelier », soit 770 œuvres. Vollard s’engage à laisser l’artiste terminer les œuvres inachevées. Par cet achat extrêmement important, Vollard devient le marchand exclusif de Rouault. L’artiste travaille aux Réincarnations du Père Ubu. Au mois d’août, André Suarès publie « Essai sur le clown », dans le premier fascicule de la série des Remarques, aux éditions de N.R.F. Léon Bloy s’éteint le 3 novembre 1917. L’année suivante, Rouault propose à Vollard, qui accepte, de consacrer un livre à Charles Baudelaire, Les Fleurs de Mal ou Danse macabre. Il travaille sur l’Ubu de Vollard et sur le projet du Miserere, il confie à Suarès son intention d’exécuter 50 planches (il y en aura 58). Il délaisse la gouache et l’aquarelle au profit de la peinture à l’huile. Il recourt à une palette plus variée et colorée, mise en valeur par un épais cerne noir. Sa matière est plus dense, résultat d’une accumulation de couches de peinture. Toutefois jusqu’en 1926 son activité en gravure prend largement le pas sur sa peinture. Il poursuit ses travaux pour les livres. Vollard lui commande Ubu Roi, et continue la peinture en parallèle.

 

Au début des années 1920 les sujets religieux et les sujets de cirque sont en peinture les plus nombreux. Le Miserere est la préoccupation centrale de Rouault. A la demande de Vollard, il met en couleur la plupart des esquisses importantes du Miserere. La galerie, La Licorne, rue La Boétie, créée par Maurice Girardin grand collectionneur de Rouault, lui consacre une exposition en novembre 1920. En 1924, Vollard met à la disposition du peintre un atelier au dernier étage de son hôtel particulier, 28 rue Martignac dans le septième arrondissement. La galerie Druet présente une exposition de la peinture de Rouault jusqu’en 1919. Dans un entretien avec Jacques Guenne, l’artiste énonce les trois éléments aux fondements de sa démarche : « la référence à la nature, la recherche de la matière et l’attrait pour la composition[12]. » « Forme, couleur, harmonie, trinité bénie. »[13]

Souvenirs intimes, réunion de notes écrites au fil du temps, parait en 1926 aux Éditions Edmond Frapier. Rouault achève l’année suivante les 58 gravures du Miserere. A l’instar de nombre de ses contemporains modernes, Rouault collabore dans les années 1920 avec les Ballets russes de Serge de Diaghilev. Il conçoit les décors et les costumes du Fils prodigue créé à Paris au théâtre Sarah Bernhard le 21 mai 1929, livret de Boris Kochno, chorégraphie de George Balanchine, musique de Sergueï Prokofiev, dernière création de Diaghilev qui meurt trois mois plus tard, le 19 août, à Venise. La même année voit la parution aux Éditions Porteret de Paysages légendaires, poème de Rouault qu’il illustre de six lithos et de cinquante dessins.

 

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       Nu de Profil, 1936, eaux-fortes en couleurs, Planche I pour Les Fleurs du Mal ©ADAGP, Paris, 2024.

Les années suivantes se caractérisent par un climat plus paisible, même si la Seconde Guerre mondiale trouve dans l’œuvre de Rouault des échos dramatiques. Sa peinture se pare de couleurs plus éclatantes. Les bouquets de fleurs, apparaissent au cours des années 1930.

Les Réincarnations du père Ubu paraissent en 1932 aux éditions Ambroise Vollard, avec 22 eaux-fortes et 104 bois. A cette occasion Christian Zervos conclut que « Rouault doit être placé au rang des grands artistes d’aujourd’hui. »[14]

Ambroise Vollard refuse le texte écrit par André Suarès (à la demande de Rouault en 1926) pour Cirque, craignant que sa violence à certains égards ne choque sa clientèle américaine ; Rouault propose à la place un de ses poèmes Cirque de l’Etoile filante. Au même moment, Rouault amorce une collaboration avec Marie Cuttoli, collectionneuse et galeriste, à l’origine dès la fin des années vingt, d’un renouveau de la tapisserie grâce à ses commandes aux artistes de la modernité tels que Pablo Picasso, Henri Matisse, Fernand Léger, etc. – démarche parallèle à celle de Vollard avec la céramique de peintres au début du siècle et de Diaghilev s’attachant la collaboration des artistes pour la réalisation des décors et des costumes de ses ballets, et qui tend à dissiper non seulement la hiérarchie mais aussi les frontières entre les arts. Rouault conçoit au total une quinzaine de tapisseries pour Marie Cuttoli de 1932 à 1938, tissées à Aubusson. La première en 1932 est Tête de femme, suivie du Clown blessé (carton Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne/CCI, Paris), et La Petite famille (carton Barnes Foundation, Merion, Pennsylvanie).

Pierre Matisse, le fils du peintre, propose en 1933 dans sa galerie de New York tout juste ouverte (1931), une exposition Georges Rouault. Il devient le marchand de l’artiste outre-Atlantique. A partir de 1935 la palette de Rouault se hausse. Il commence à élaborer ce qu’il nomme les Paysages bibliques, jusqu’en 1937. Avec une quarantaine de peintures, Rouault participe à l’exposition Maîtres de l’Art indépendant au Petit Palais de juin à octobre 1937. Cette manifestation, dédiée aux artistes vivants par opposition aux peintres académiques, est organisée par Raymond Escholier à l’occasion de l’Exposition Internationale des arts et techniques appliqués à la vie moderne. A l’instar de Pierre Bonnard, Henri Matisse, Edouard Vuillard, Ker-Xavier Roussel, André Derain, Pablo Picasso, Raoul Dufy, Maurice Utrillo, André Dunoyer de Segonzac et Georges Braque, Rouault y bénéficie d’une salle particulière entière au titre de chef de file. En novembre 1937, c’est Pierre Matisse, à New York, qui de nouveau présente une exposition Rouault. L’année suivante à l’automne le MoMA met à l’honneur son œuvre gravé. Le Cirque de l’Etoile filante et Passion (avec un texte d’André Suarès), tous deux composés d’eaux-fortes en couleurs sont publiés par Vollard respectivement en 1938 et en 1939.

Ambroise Vollard meurt accidentellement sur la route le 22 juillet 1939. Quelques jours plus tard, le 1er septembre la guerre éclate en Europe. Rouault s’installe à Beaumont-sur-Sarthe. Lors de l’exode en 1940 il se réfugie à Golfe-Juan où il continue de travailler. Matisse est à Nice, Bonnard au Cannet. André Suarès passe une partie de la guerre à Antibes. A Golfe-Juan, il réalise en 1941 les quinze gouaches de Divertissement qui rassemble les personnages du cirque. Il calligraphie au pinceau les textes du livre.

La galerie Louis Carré, avenue de Messine, qui reste active pendant la guerre, présente l’exposition Rouault, peintures récentes en avril-mai 1942. Tériade publie Divertissement en 1943, le premier de ses livres de peintres.

Rouault participe au programme décoratif total de l’église Notre Dame de Toute Grâce du plateau d’Assy, manifeste du renouveau de l’Art sacré, dont le Père Marie-Alain Couturier est l’un des acteurs majeurs. Rouault conçoit cinq vitraux réalisés en 1945 par les ateliers Hébert Stevens, futurs ateliers Bony. Ils vont côtoyer des travaux de Pierre Bonnard, Marc Chagall, Fernand Léger, Henri Matisse, Jean Lurçat, etc. La même année, Rouault est de nouveau à l’honneur au MoMA dans une exposition Paintings and prints (avril-juin). Après la guerre, les inventeurs de l’art moderne, deviennent des « monstres sacrés ». Ils sont célébrés partout (Piet Mondrian, Marc Chagall au MoMA respectivement en 1945 et en 1946, Henri Matisse au Musée national d’Art moderne en 1949, pour ne citer que quelques exemples).

Le 19 mars 1947, Rouault gagne son procès contre les héritiers Vollard. Le tribunal décide de lui laisser la propriété de son œuvre. Les plus de sept cents toiles inachevées doivent lui être restituées.

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Oasis (Mirage), 1944, huile sur toile, 107.3 x 76.8 cm . © 2024 Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris 

Les dix dernières années de sa carrière, entre 1948 et 1958 (date de sa mort), sont marquées par une palette éclatante et une richesse de matière inégalées jusqu’alors tandis qu’émergent l’expressionnisme abstrait américain et l’art informel. L’accumulation des couches de matière contribue à la variété des nuances colorées et à la richesse de la lumière.

En 1948, la France envoie à la Biennale de Venise 26 peintures dont Le Clown blessé de 1932 carton pour tapisserie (Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne/CCI, Paris) et 12 gravures de Georges Rouault. Le Miserere paraît aux Éditions de l’Étoile filante. Il est présenté pour la fois au public fin 1948 à la galerie Odette des Garets. Le 5 novembre 1948 à l’atelier Chaptal de Montreuil-sous-Bois, devant huissier, Rouault brûle 315 des peintures qui lui ont été restituées par les héritiers Vollard estimant qu’il ne pourra les achever.

En 1952 la galerie Louis Carré expose les 58 eaux-fortes du Miserere. L’œuvre de Georges Rouault fait l’objet de rétrospectives nombreuses en Europe : au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, au Stedelijk d’Amsterdam, au musée national d’Art moderne à Paris, puis l’année suivante à une échelle plus internationale : à Cleveland, à New York, Los Angeles, Tokyo, Osaka. Son ancien camarade de l’atelier Gustave Moreau, Henri Matisse meurt le 3 novembre 1954. Fin 1956, âgé de 85 ans, physiquement épuisé, Rouault arrête de peindre. Il s’éteint le 13 février 1958.

Christian Zervos a insisté à plusieurs reprises dans les pages de sa revue Cahiers d’Art, sur le lien profond unissant l’art de Rouault à la vie. En 1960, il lui rend encore hommage : « Quelques sincères qu’aient pu être ses sentiments religieux, Rouault n’a jamais plongé dans le bénitier. Il a constamment renoué connaissance avec la vie, avec l’homme lancé à la face du monde, l’homme aux prises avec le destin. […] La tendresse et la passion violente ont toujours été l’impulsion première de ses œuvres. »[15]

 

 

[1] Roger-Marx, « Le Salon de 1895 », La Gazette des Beaux-Arts, Paris, 1er juillet 1895, p. 18.

[2] Lettre de Georges Rouault à André Suarès, 22 août 1911, dans Rouault Suarès Correspondance, Paris, Gallimard, 1960, p. 7

[3] Lettre de Georges Rouault à Edouard Schuré vers 1905, citée dans Georges Rouault, Sur l’art et sur la vie, Paris, Denoël Gontier, 1971, p. 150-151. C’est Rouault qui souligne.

[4] Repris dans Georges Rouault, Sur l’art et sur la vie, Paris, Denoël Gontier, 1971, p. 75.

[5] Voir Charles Morice, Le Mercure de France, 15 avril 1905 et Louis Vauxcelles, Gil Blas, 17 octobre 1905.

[6] Lettre de Georges Rouault à André Suarès, 16 juillet 1911, dans Rouault Suarès Correspondance, Paris, Gallimard, 1960, p. 3.

[7] Repris dans Georges Rouault, Sur l’art et sur la vie, Paris, Denoël Gontier, 1971, p. 64.

[8] Lettre de Georges Rouault à André Suarès, 27 avril 1913, dans Rouault Suarès Correspondance, Paris, Gallimard, 1960, p. 48-49.

[9] Repris dans Georges Rouault, Sur l’art et sur la vie, Paris, Denoël Gontier, 1971, p. 24.

[10] Lettre de Georges Rouault à André Suarès, 1er novembre 1913, dans Rouault Suarès Correspondance, Paris, Gallimard, 1960, p. 82.

[11] Ibid., 4 novembre 1913, p. 83.

[12] Georges Rouault, Entretien avec Jacques Guenne, Les Nouvelles Littéraires, 15 novembre 1924.

[13] Repris dans Georges Rouault, Sur l’art et sur la vie, Paris, Denoël Gontier, 1971, p. 115.

[14] Christian Zervos, Cahiers d’Art, 1932, n°1-2, p. 67.

[15] Christian Zervos, « Dernières œuvres de Rouault », Cahiers d’Art, Paris, 1960, p. 176.